Home Le journalisme citoyen est-il encore du journalisme? Blogs et journalisme citoyen, regards croisés
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Journalisme citoyen
Écrit par Jacques et Riana   
Lundi, 08 Mars 2010 13:07

"Pour ou contre les blogs citoyens ?" La question des blogs et du journalisme citoyen passée au crible par deux interviews  de personnes avisées.


Les blogs citoyens et sites participatifs se développent depuis quelques années. « Génial » diront certains. Ces blogs permettent, ainsi, un pluralisme d’idées, une implication des citoyens dans les  grands débats de la société.
Pour d’autres, cette liberté est synonyme de danger. On ne s’improvise pas journaliste. Que ce soit sur la toile ou dans un journal, on ne peut pas tout dire, tout publier. Il y a des lois et des règles qu’il faut connaître…
L’expansion de ce type de blogs est-elle une bonne chose pour la démocratie, ou un risque pour le droit d’être informé ?
Nous avons posé cette question à deux journalistes : Jean-François Dumont et Arnaud Grégoire. Ils ne défendent pas les mêmes positions. Controverse...


Arnaud Grégoire est membre du conseil de direction de l'AJP (Association des journalistes professionnels) et administrateur de la SAJ (Société des auteurs journalistes).

 

Arnaud Grégoire

 

Internet, Arnaud Grégoire connaît bien, très bien même : il est un pionnier du web dans la presse belge. Il a notamment participé à la création du site web du quotidien "Vers l'Avenir". Le journaliste a surtout  collaboré à la mise en place de la rédaction web du journal "L'Echo", qu'il a dirigé durant dix ans. Il s'est également spécialisé en journalisme vidéo pour le web. Actuellement, il dirige "Katch'a!", un site internet qui  produit et articule des contenus multimédias: vidéos, reportages, interviews, articles...
Pas étonnant alors de deviner son avis sur les blogs citoyens… « Ils sont très importants, il faut les encourager. Ce sont des vecteurs de démocratie essentiels… », affirme-t-il.


Le but n'est pas d'être objectif mais de donner un avis

Alors, quand on lui oppose l’argument du manque d’objectivité du bloggeur, Arnaud Grégoire répond instinctivement: « Tant mieux ! ». Selon lui, le but des blogs citoyens « n’est pas d’être objectif mais de donner un avis. C’est la subjectivité qui est intéressante. Cela permet de favoriser la pluralité des points de vue. » Arnaud rappelle d’ailleurs que même pour le journaliste, l’objectivité « est quelquechose de très discutable… »

Partisan de toutes les formes d’expression, ce passionné d’art contemporain n’est pas dupe pour autant . Il ne considère pas, d‘ailleurs, les blogs citoyens comme du journalisme mais plutôt comme « un travail de  diffusion d‘information. »
Il n’oublie en aucun cas, qu’être journaliste, c’est un vrai métier. « Le journaliste a un carnet d’adresse, connait très bien le domaine dans lequel il écrit. Il doit respecter les règles déontologiques, la jurisprudence, le droit en vigueur…Un citoyen peut par exemple, s’il le veut, donner ses sources. Chose que ne fera absolument pas un journaliste professionnel. » rappelle-t-il.


Auto-responsabilisation
Mais le web journaliste n’est pourtant pas favorable à la modération des blogs  gérée par des non-professionnels . Il en appelle plutôt à « la responsabilité de chacun »  et rappelle que de nombreux bloggeurs « travaillent très sérieusement, au moins aussi rigoureusement que certains journalistes. » 

Et pour les forums : théâtres d’abus en tous genres ? Faut-il les laisser libres, malgré le risque de racisme, de haine ou d‘homophobie ? Pour Arnaud, c’est toujours la responsabilité qui prime. « Il faut que la communauté puisse se gérer elle-même, qu’elle puisse, après concertation, éjecter un élément perturbateur… »
Alors les blogs même pas peur ? « C’est seulement à chacun  de faire sa religion. Il faut faire confiance aux journalistes dans certains domaines et aux bloggeurs pour d’autres. » conclut-il.



Jean-François Dumont est secrétaire général adjoint de l’AJP, il siège également au Conseil de déontologie journalistique. Maître de conférence à L’UCL, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la presse.

 

Jean-François Dumont

 

Y a -t-il quelque chose de pourri au royaume du journalisme citoyen?
« Pas si sûr », répond Jean-François Dumont. Et malgré ses réticences, l'ancien journaliste de la Libre et du Vif l'Express reconnaît qu'internet a quand même des qualités.
« La démocratie participative : voilà le côté positif de ces blogs et de ces sites d'information!". Les citoyens sont acteurs, et surtout, ils participent à l'ouverture d'esprit, à l'échange et l'élargissement des savoirs. On ne peut pas critiquer cela, bien sûr ».
Pour lui, il y a une certaine politique d'accueil qui est tout à fait normale de la part des médias, puisque ces sites permettent aux journalistes de disposer de plus de sources et de témoins.

 

Une déontologie à respecter
Mais attention, Jean-François Dumont joue ici son rôle de membre du conseil de déontologie, en rappelant que le journalisme reste un métier, avec une méthodologie popre, des contraintes et surtout une reponsabilité de vérification et d'explication des informations destinées aux lecteurs.
« Il y a une déontologie à respecter, cela garantit le contrat de confiance entre le média et son utilisateur ».
Or, l'attitude de certains médias lui semble franchement discutable. Ils créent des sites d’alerte, où les citoyens témoins d’un événement peuvent directement relayer leurs informations aux médias traditionnels, sans aucune vérification.
« On a bien vu les problèmes qu'il y a eus avec Ihavenews de Belga... En supprimant le rôle d'intermédiaire du journaliste, on crée une confusion chez le public, puisque des pseudo informations paraissent sur le net au même statut qu’une "vraie"  information ».

Le journaliste, médiateur indispensable aussi quand il s'agit de confronter les opinions, modérer et organiser le débat. « Et c'est tout à fait le contraire qui se passe dans certains forums et blogs citoyens qui ne font que juxtaposer les avis personnels. Il n'y a aucun dialogue, juste les émotions qui s'expriment ».

Alors internet, nouveau café du commerce? C'est surtout l'illusion d'une représentation démocratique qui frappe Jean-François Dumont. L'image idéaliste que les supporters du journalisme citoyen affichent est un peu faussée...
« On a remarqué qu'il y a avait une sorte de noyau dur: ce sont toujours les mêmes qui s'expriment, qui sont les témoins de quelque chose...Et puis cet argument ignore la fracture numérique: ceux qui n'ont pas un niveau moyen d'éducation, qui n'ont pas accès à la technologie, bref les vrais marginaux, ne participent pas ».

Il cite aussi le fait que ce sont souvent des militants et des extrémistes qui participent aux forums et utilisent les blogs : « Et cela peut générer de la haine et de la bêtise, tout ceci de manière incontrôlée ».

Pas de contrôle
Faut-il dire stop à ces dérives possibles, et si oui, comment ? Il y a l'idée de la coopération entre journalistes professionnels et amateurs, comme c'est le cas pour Rue89.
Mais cela prend du temps de vérifier constamment les informations fournies par les non-professionnels.

Et les blogs citoyens, doit-on les contrôler? « Pas question : ce serait retourner à la censure ! ». Pour Jean-François Dumont, qui tient plus que tout à la liberté d'expression, « il faut faire appel au bon sens des gens, afin qu'il ne se déresponsabilisent pas ».

Finalement, l'avenir du journalisme citoyen ne paraît pas si noir...A condition que l'auto-régulation devienne la règle sur internet.

Jacques Besnard et Riana Ravoala